14 mai 2008
"Un homme" - Philip Roth * * * *
Il y a des concerts de louanges qu'il faut savoir relativiser. Dans ces cas, les cinq personnes qui me lisent savent qu'elles peuvent compter sur moi. Mais il y a aussi, plus rarement, des concerts de louanges devant lesquels on doit s'incliner. "Le dernier de livre de Philip Roth est un chef d'œuvre". Si personne n'a dit le contraire depuis sa sortie, c'est tout simplement parce que cela est vrai.
Son histoire est très simple : il s'agit de 154 pages de retour d'un homme âgé, sur lui-même. Le texte est court, d'une simplicité à couper le souffle. Le personnage revoit passer sa vie, une vie presque normale, il n'est qu'un homme - sous entendu : comme les autres. "Un" - article indéfini. Cet antihéros ne sera donc jamais défini, tout le long du roman. Il n'est pas fuyant, il n'est pas transparent, il est juste banal. Sa vie ressemble à bien d'autres vies, pur produit de la classe-moyenne qui a réussi, s'est installé, a construit quelque chose : un univers, confortable, un peu étriqué ; une vie, quoi, qui vaut ce qu'elle vaut, mais à laquelle il est attaché.
Et à présent, la fin se rapproche. Il y pense, comme l'auteur on le devine (Philip Roth est né dans les années 30), il pèse le pour et le contre. On est frappé par sa solitude, tous ces gens autour de lui paraissent en fait lointains, effacés. Comme si plus il se rapprochait de la mort, plus le monde, autour de lui, parlait à voix basse. Au même moment, les voix du passé deviennent tonitruantes. Le personnage manque de devenir moins ordinaire. Une déclinaison de Philip Roth peut-elle, vraiment, être un homme comme les autres ? L'auteur semble dire que "oui". Que tous les hommes sont égaux, face à la mort. La morale de ce livre est une évidence. Il fallait tout le talent de Philip Roth pour la rendre si éclatante, si poignante, si drôle : Philip Roth, même hanté par la mort, n'est pas capable de rester sérieux trop longtemps. Il réussit à parsemer son livre de scènes comiques, légères, comme ces moments de vie qui sur le coup paraissent anodins, et qui deviennent le fondement de la mémoire.
On dit souvent : "ce livre est une belle leçon de vie". Philip Roth, dans "Un homme", donne une belle leçon de mort. Il fallait oser ! Mais comme l'a écrit Thom, dans une très bonne critique de ce livre : "Partir avec un tel roman serait assurément une superbe fin". J'ignore si c'était son idée ; ce qui est certain, c'est qu'après ce livre, Philip Roth pourra, c'est vrai, partir en paix.
Voir aussi, du même auteur :
16 avril 2008
"The Libertines" - The Libertines * * * *
Je me faisais la réflexion l'autre jour : déjà quatre ans que ce disque sortait. Le second album des Libertines...J'ai l'impression que c'était l'an passé. C'est le seul disque, je crois, que j'ai reçu comme un classique, tout de suite. Qu'est-ce que je veux dire ? Je veux dire que pour moi, un disque classique, c'est un disque qu'on a l'impression d'avoir toujours connu le jour de sa sortie, puis qu'on a l'impression de découvrir à chaque fois pour la première fois, durant les années qui suivent.
C'est très bizarre à définir. J'ai, en fait, du mal à me souvenir qu'à une époque, "Can't stand me now" n'avait pas été écrite. Ce que je ressens pour "Bob Dylan's 115th Dream", ou pour "Blackbird" (des Beatles)...A la différence que "Can't stand me now", je l'ai vue sortir, j'ai connu le monde avant elle, j'ai même connu les Libertines, avant elle. C'est très étrange, je vous assure, j'ai peur de très mal l'expliquer.
A 22 ans, moi, je me croyais un peu vieille, pour virer fan. Les Libertines ? Le premier était excellent, mais c'était un peu trop "ado en colère" pour moi. Peter Doherty, nouveau Rimbaud ? On y croit. La poésie rock'n'roll, comme on dit, je n'y ai jamais cru. Dylan est un grand poète. John Lennon est grand auteur de chansons, nous pourrions en discuter, mais pour moi, ça n'a jamais fait un pli.
Quand le second album des Libertines est sorti, il ne portait pas de titre, et il n'en avait pas besoin. C'était ça, les Libertines. La musique était rageuse, mais contrôlée, on sentait un travail, on sentait une fierté à montrer ce travail. Le talent de Doherty et Barat, était désormais arrivé à maturation. La "maturité", voilà un mot qui fait peur aux punks. Johnny Rotten, vieillissant, a changé de nom. Les Ramones, à partir de 1981, ont publié tous les deux ans le même disque (Thom, ne bondis pas, tu sais que c'est vrai) ; ils ont même commencé à recruter des jeunes, dans le groupe, pour oublier qu'ils étaient vieux. Joe Strummer est bien le seul, à ne pas avoir eu peur de vieillir. Cela lui a, d'ailleurs, couté son public. C'est vers cela que vont les Libertines à partir de 2004.
Y-a-t-il encore des hymnes adolescents, sur The Libertines ? Il y a "What became of the likely lads", qui sonne comme un adieu, en dernière plage. "Last post on the bugle", ou "Campain of hate", cela n'envoie plus vraiment la purée. C'est déjà plus subtil que "Time for heroes". "What katie did", c'est planant, c'est du doo-wop, presque. Vous avez déjà vu du doo-wop joué par des adolescents ?
The Libertines a été mon disque du passage à l'âge adulte. En même temps que les Libertines, même si Pete Doherty s'est dépêché, après, de retrouver sa chère adolescence. Il a eu peur, moi aussi, mais un peu moins. J'ai arrêté de l'aimer après, pas que sa musique soit devenue mauvaise (Shotter's Nation restera l'un des très bons disques de 2007), c'est moi qui suis devenue grande. J'ai suivi une route logique. The Libertines, le disque générationnel ? Pour les gens nés à partir de 82 (je suis de la toute fin 81, en fait), qui sont un an trop jeunes pour avoir connu le grunge, c'est une certitude...
(cliquer sur l'image pour écouter un extrait : "What Katie did")
Voir aussi : "Bound together" - Anthony Thornton & Roger Sargent (biographie)
(voir aussi la chronique de Guic' The Old)
28 février 2008
"Hunky Dory" - David Bowie * * * *
Aujourd'hui, c'est musique !
Et la plus belle de toutes les musiques, après celle de Dylan, c'est celle de David Bowie, au moins sur Hunky Dory. Son meilleur album, le plus beau disque "pop" des années 70, plus qu'un chef d'oeuvre, une oeuvre intarissable, incontournable. Et pourtant : ce n'est pas son disque le plus connu. En fait, les disques de David Bowie ne sont pas très connus, je crois bien que beaucoup de gens seraient incapables de citer le titre de celui-ci. Ses chansons ne sont pas forcément connues du grand public, pourtant ce sont les plus belles dans le genre. Si certains disques de Bowie ne sont pas "accessibles", celui-ci a vraiment un potentiel pour plaire absolument à tout le monde, comme les meilleurs morceaux des Beatles. Rien ne peut rebuter : les mélodies sont parfaites, charmantes, douces. La voix est chaleureuse. Ca swing, ce n'est pas violent, c'est très harmonieux. Certains des textes sont superbes, les refrains font de chacun un tube potentiel. Chaque fois que j'entends la grandiose "Changes", ou la très dansante, très sensuelle "Oh ! You pretty thing", je suis vraiment surprise de me dire qu'en fait, à part les vrais amateurs de musique, personne ne les connait. Ca pourrait passer sur RFM, ou sur France Bleu, ou sur Nostalgie, sans dépareiller...Mais ça ne passe pas. Comme si la majesté de ces quelques chansons était bloquée, emmurée par l'aura mystérieuse, sulfureuse, de leur auteur.
Ce côté qui n'est d'ailleurs pas celui que je préfère, chez David Bowie. J'aime les artistes populaires, et les musiques populaires ; même en l'adorant, on doit reconnaitre que dans sa carrière, David Bowie a rarement été cela. Plutôt un esthète, un très grand artiste, pas du tout fait pour le succès de masse (à part dans les années 80...Qui ne sont pas son meilleur, c'est le moins qu'on dira !!). Je peux comprendre qu'il rebute, car il y a dans des disques comme Low, ou Station to Station, ou même dans le plus "accessible" Scary monsters and super creeps, un côté : élitiste s'adressant à des élites. D'ailleurs, cela s'explique peut-être par Hunky Dory, justement, qui est juste son quatrième album. En quatre ans de carrière, David Bowie avait déjà épuisé presque toutes les possibilités de la "musique pop". Puis, avec Ziggy Stardust (l'année suivante), il épuise les possibilités de la "musique rock". Alors, il a publié ensuite des disques de plus en plus complexes, de moins en moins "populaires au sens" : "qui pourraient plaire à tous". Un refus de la démagogie qui l'a sans doute privé du succès qu'il méritait, mais a aussi, évidemment, fait beaucoup pour sa crédibilité.
Mais Hunky Dory, ce n'est vraiment pas cela. Si vous qui me lisez pensez être "grand public", et pas intéressés par l'esthétisme de Bowie, faites-moi confiance : achetez ce disque les yeux fermés. C'est juste une oeuvre belle, simple, forte. Avec "Life on Mars ?", son "Imagine" à lui, mais beaucoup plus fort qu' "Imagine". Avec "Kooks", une chanson joyeuse qui fait pleurer. Ou "Quicksand". Et qui ne compte qu'une seule chanson rock, mais quelle chanson rock : "Queenbitch", une des meilleures qu'on ait faites, dans le genre. Vraiment, suivez mon conseil, vous ne serez pas déçu. C'est à la hauteur des Beatles de Sgt Pepper. Promis !
Voir aussi : "David Bowie" - Jérôme Soligny (biographie)
(cliquez sur l'image, pour écouter un extrait)
12 février 2008
"Le Procès" - Franz Kafka * * * *
Joseph K. , employé dans une banque, fête ce matin ses trente ans. Mais il n'a pas vraiment le temps de savourer cette excellente nouvelle : deux inconnus s'introduisent dans sa chambre pour l'arrêter.
Ainsi commence le calvaire de Joseph K., anti-personnage incontournable dans l'oeuvre d'un autre K - Kafka. Joseph K., qui va passer par tous les états possibles et imaginables dans ce genre de situations ubuesques : il va d'abord croire à une plaisanterie, puis se demander qui lui en veut au point de le faire arrêter; pour finalement constater qu'il ne sait même pas pourquoi on va le juger.
Premier des trois romans de Kafka à avoir été publié, mais dernier à avoir été écrit, "Le Procès" est sans aucun doute le plus achevé des trois. En fait, il n'a pas plus de fin que "Le Chateau", mais sa "non-fin" colle finalement très bien à l'univers absurde développé tout au long du texte.
Comme dans tous les livres (voir tous les textes) de Kafka, on assiste à la destruction d'un personnage. Mais Joseph K. a ceci de différent des autres personnages de l'auteur qu'il est doté d'une réelle personnalité, qu'on voit s'élimer au fur et à mesure du récit. Joseph K. va être broyé par l'appareil judiciaire, mais c'est à mon avis une erreur de résumer le livre à cela : K. est broyé, tout court. Ce n'est pas uniquement la justice, mais toute une société à dominante administrative qui s'acharne sur lui, comme dans un cauchemar où il serait le dernier être à conserver un soupçon d'humanité. C'est une thématique récurrente chez Kafka, cette angoisse de la justice est probablement le reflet d'une de ses propres angoisses. Elle se communique d'ailleurs violemment au lecteur : après tout, nous sommes tous à la merci d'une arrestation arbitraire.
Le problème d'un roman ainsi inachevé, c'est que finalement , on ne sait pas réellement si l'arrestation est totalement arbitraire ou non. Le fait que Joseph K. ne sache pas pourquoi il est arrêté ne signifie pas obligatoirement son innocence. Je me suis toujours étonnée que si peu de gens relèvent cette possibilité comme quoi, peut-être, Joseph K. a t'il réellement des choses à se reprocher. C'est une question intéressante, du point de vue de l'analyse du texte, car ce n'est pas l'aspect arbitraire de la justice qui terrorise le plus dans ce roman. C'est son aspect incompréhensible. Au point que Joseph K. finisse par douter de sa propre innocence !
Pour finir, ce n'est pas un hasard à mon avis si ce roman est le plus connu et le plus populaire de l'auteur :
* D'abord il représente une excellente synthèse de ses travaux : c'est l'histoire d'un personnage banal, pris dans une histoire invraisemblable, et emporté dans une suite d'évènement aussi cruels qu'incontrôlables.
* Ensuite, il est sans doute le plus réaliste de tous, et donc le plus terrifiant : "Le Chateau" et "L'Amérique" présentent le même type d'histoires (le terme "concept" serait plus approprié), mais la part fantastique y est beaucoup plus importante. Dans "Le Procès", en revanche, l'absurdité des situations est plus proche de la réalité. Qui parmi nous n'a jamais été sidéré par la complexité et la folie des administrations ?
De ce point de vue, "Le Procès" est d'autant plus indémodable que depuis sa parution, les société occidentales sont encore plus administratives et complexes, donc encore plus proches de ce que Kafka avait imaginé.
"L'Adieu aux armes" - Ernest Hemingway * * * *
Dans mon souvenir, "L'Adieu aux armes" était un livre de guerre parfois ennuyeux. Or moi, j'ai toujours adoré les livres ayant la guerre pour toile de fond.
A la relecture, j'ai tressailli de bonheur, car j'avais en réalité oublié que "L'Adieu aux armes" était une histoire d'amour, une histoire d'ennui, une histoire d'homme un peu paumé, surtout : notre zéro est en l'occurrence paumé en plein milieu d'une guerre ; il pourrait je crois être paumé n'importe où d'ailleurs. Il était même probablement paumé avant, et je ne doute pas qu'il ait encore été paumé après.
Car bien entendu, "L'Adieu aux armes" fait avant tout écho aux propres préoccupations d'Hemingway : son humanisme, sa vision tragicomique du monde (l'auteur n'est après tout jamais sérieux, et tant mieux : les livres où il se prend au sérieux sont généralement moins intéressants), et ce mélange de réalisme cru et de poésie bizarre. Cette poésie j'appelle ça "la poésie des parkings de supermarchés" : une poésie du banal et du quotidien. Seul Hemingway est capable de rendre poétique un hôpital, une route, un pont...c'est pour ça que je l'aime.
"Effacement" - Percival Everett * * * *
Voici une histoire pas comme les autres, à la fois belle, cruelle, malsaine, politique et intime. Celle de Monk, un écrivain afro-américain méconnu, et las de voir ses livres toujours classés au rayon : africanamerican. Il décide alors d'écrire un pastiche de cette "sous-littérature" qu'on célèbre avec condescendance...et fait ainsi un premier pas vers la starification.
Voilà pour l'histoire. Pour mon avis, il est simple et concis : c'est génial, achetez-le !
Je crois d'ailleurs que seul un pointilleux comme Thom (qui me l'avait cependant recommandé) peut oser dire que ce livre n'est pas un chef d'oeuvre total ! ...
Ce livre ? Ces livres, plutôt ! Car, après tout, "Effacement" c'est deux livres en un seul ! Everett a eu l'idée géniale d'insérer l'intégralité du roman de son narrateur, pile au centre de son roman à lui...cette technique de mise en abime est tout simplement géniale (je me répète...?), pas tellement parce qu'elle est originale (je pense que beaucoup d'écrivains ont déjà dû y songer) mais parce qu'elle est terriblement culottée (je pense qu'à l'inverse très peu d'écrivains auraient eu le courage, ou la folie, de faire un truc comme ça !).
Le roman à l'intérieur du roman n'est pas très long, mais je pense qu' "Effacement" n'aurait pas du tout été le même livre si ce passage n'avait pas été là. C'est bien de montrer la confusion éprouvée par le narrateur avant et après la rédaction du bouquin, c'est mieux de nous livrer le bouquin pour que nous en jugions nous-mêmes. Ainsi, Percival Everett fait du lecteur le complice de la supercherie de son Thelonious Monk, et un témoin privilégié de sa perte de contrôle.
Un véritable coup de génie. Pour un livre qui est, peut-être, le meilleur "roman contemporain" que j'aie jamais lu. Quand j'ai vu ça, je me suis "Non ! il a osé." Puis "C'est génial, il faut l'acheter".
Et sinon, je vous ai dit que j'avais adoré ?
"La Peste" - Albert Camus * * * *
Peut-on encore lire "La Peste" aujourd'hui comme on la lisait il y a cinquante ans ? Je ne pense pas. Le recul permet d'appréhender ce grand classique de la littérature du vingtième siècle de manière totalement différente : il ne s'agit pas seulement de mettre en scène l'endiguement d'une épidémie (ça vous le saviez ), mais la lecture de ce livre en 2006 dépasse également le cadre de l'allégorie de la résistance au nazisme.
Philosophe et historien au moins autant qu'il était grand romancier, Camus opère une étrange mise en abime, en représentation quasi-métaphysique du mal à travers cette peste, qui rôde dans la ville en quarantaine. C'est d'autant plus fascinant qu'il le fait sans le moindre didactisme et avec beaucoup de subtilité. Néanmoins, il y a également une idée de transmissibilité du mal qui peut surprendre, et valut même à Camus une violente attaque de la part de Roland Barthes, qui refusait de cantonner l'oeuvre à la vision du nazisme, et trouvait choquante cette idée que le mal puisse être quelque chose de "contagieux".
On peut difficilement lui donner tort sur ce point : si la peste symbolise le nazisme, faut-il comprendre qu'on peut attraper le nazisme comme on attrape la peste ? ce n'est sans doute pas l'idée que souhaitait développer Camus, mais la question mérite d'être étudier.
Au contraire, Camus, en écrivant ce roman, ne perdait pas de vue sa philosophie de l'absurde, mais l'affinait, la remettait totalement en cause : la morale de son livre est qu'en face de l'absurde, tous les points de vue sont équivalents, et que l'absurde n'apporte rien. Et l'absurdité, en l'occurrence, est celle de l'horreur humaine, parfaitement représentée dans la scène de la mort de l'enfant - un passage qui ne figurait pas dans la première version du livre, c'est intéressant de le préciser.
Je crois que l'incohérence de mon propos est finalement parfaitement représentative d'un roman au sens de lecture multiples. Cinquante après sa publication, on n'en a toujours pas fait le tour. Peut-être parce que "le mal", noeud de l'oeuvre, ne disparaîtra jamais, et n'a fait que réaparaître depuis, sous des formes diverses. C'est d'ailleurs ce que laisse entendre la dernière phrase du récit :
"...il savait ce que cette foule en joie ignorait [...] que le bacille de la peste [du mal ?] ne dispairaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le le linge [...] et que, peut-être, le jour viendrait où [...] la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse."
Même avec un demi-siècle d'écart, ce grand final, que je me suis permise d'abréger, n'a pas vieilli.
"Tendre est la nuit" - Francis Scott Fitzgerald * * * *
Probablement le plus autobiographique de tous les romans de l'auteur, "Tendre est la nuit" (qui tire son titre d'un poème de Keats) a la particularité de posséder de multiples sens de lectures.
On peut le résumer comme une histoire de triangle amoureux, reflétant la liaisons de FSF avec une jeune actrice dont vous me pardonnerez d'avoir oublié le nom.
Mais c'est plus précisément une analyse clinique et extrêmement précise de la désagrégation d'un couple, en l'occurrence celui formé par un héros au nom particulièrement connoté (Dick Diver) et son épouse Nicole, légèrement schizophrène (comme c'est étonnant). Sur la Côte d'Azur, ils font la connaissance de Rose-Mary, personnage curieux, plus ou moins actrice, qui tombe éperdument amoureuse de Dick. L'aime t'elle vraiment ? C'est toute la question, et tout le dilemme dans lequel Scott Fitzgerald enferme son héros : d'un côté une épouse sincèrement attachée à lui mais de plus en plus folle ; de l'autre une jeune fille superbe et aguichante, mais qui semble plus attirée par ce qu'il représente que par ce qu'il est, au fond de lui.
Le lecteur habitué de l'auteur retrouvera donc son obsession pour ce que nous appellerons le "grattage sous le verni". Des personnages jouant des rôles dans un monde d'apparences sans cesse poursuivis, voir doublés, par leur "moi profond", par leur véritable identité voir par leur propre culpabilité.
Comme toujours avec cet écrivain, le style est superbe, d'une grande poésie, léger et mordant. Mais plus que jamais on est frappé sur le recul qu'il prend par rapport à ses personnages, et donc par rapport à lui-même. Il ne faut pas se leurrer et se laisser berner par les paillettes dont aime à abuser Scott Fitzgerald (tant dans les atmosphères que dans sa propre écriture) : cet homme désabusé, qui se croit trop vieux pour encore croire à l'amour, qui aimerait quitter sa vie voir sa personne, c'est bien l'auteur lui-même. Les faits sont évidemment travestis, mais ils collent trop à sa propre vie pour qu'on doute une seule seconde qu'il s'agisse d'un roman à vocation autobiographique.
Et c'est bien sûr ce que je retiens de ce texte : la manière presque désinvolte avec laquelle un auteur à l'époque miné par une vie chaotique et désastreuse parvient à retourner ce désastre annoncé, pour en faire un roman poignant et poétique.
Quand on pense qu'à l'époque il eut toutes les peines du monde à le faire sortir, et que les critiques massacrèrent...!
