22 avril 2009
"Six Feet Under" - Alan Ball * * * *
Il y a quelques semaines de cela, Thom conviait les blogueurs à une "odyssée des séries" réalisées dans les années 2000, et invitait chacun, s'il le souhaitait, à écrire une note de présentation d'une des séries en question.
Je dois dire que, personnellement, je regarde peu de séries. Sur mon bulletin de vote, il n'y en avait pas 10, dont au moins trois que je n'ai pas vues en entier. Mais le hasard fait bien les choses : ma préférée d'entre tous, "Six Feet Under", n'avait pas encore été présentée par nos blogs "amis".
Dans l'histoire des séries, dans les discussions avec les fans du genre, "Six Feet Under" est un nom qui revient tout le temps, avec "Les Soprano" (que je n'ai pas vue), comme si toutes deux formaient "l'alpha et l'omega des séries télé". En ce qui concerne "Six Feet Under", je ne peux que confirmer. Si vous n'avez jamais vu de série de votre vie, si vous n'aimez pas ça, si vous pensez, même, que c'est une mode sans intérêt, je ne peux que vous encourager à voir celle-ci, peut-être la seule série qu'il vous faut vraiment avoir vue au moins une fois. Ce n'est vraiment pas par hasard si, à son sujet, il n'y a que des superlatifs.
Créée en 2001 par Alan Ball, "Six Feet Under" a la particularité de n'avoir rien de spécial. Pas de suspens insoutenable, pas de pouvoirs magiques, pas de SF, pas d'enquête...C'est une série réaliste, si l'on veut. Une chronique de moeurs pleine d'excentricité dans les situations, mais toujours ancrée dans le quotidien, dans une réalité souvent macabre, normal : les héros s'occupent d'une entreprise de pompes funèbres. Il y a la mère, le fils aîné un peu ado attardé, le fils cadet un peu rigide, la petite soeur fantasque. Les Fincher sont des gens très ordinaires en apparence, mais dont la complexité étonne un peu plus au fil des épisodes, une complexité telle qu'en effet, on peut se dire que l'auteur n'avait pas vraiment besoin d'une intrigue haletante, pour délivrer quelque chose de passionnant.
Mais bien sûr, "Six Feet" ne serait rien sans l'humour. Noir le plus souvent, il se mêle à la tendresse et à l'humanité, et compte énormément dans l'ambiance, si particulière, de la série. Une ambiance que l'on pourrait presque qualifier de "poétique" : des fantaisies visuelles qui se glissent l'air de rien dans des scènes conventionnelles, des dialogues souvent mordants, une alternance de séquences drôlissimes, et d'autres poignantes...
Rares sont les séries à pouvoir se vanter d'avoir été qualifiées de "chef-d'œuvre", et souvent, le terme est abusif. Cela ne vaut pas dans le cas de "Six Feet Under", qui est bien un chef-d'œuvre. Il serait dommage de le manquer, sous prétexte que ce n'est "qu'une" série. Beaucoup de cinéastes aimeraient avoir une œuvre de moitié aussi bonne, dans leur filmographie !...
21 août 2008
"Blood on the tracks" - Bob Dylan * * * *
L'autre jour, en lisant "Accès direct à la plage", de Jean-Philippe Blondel, la construction m'a fait pensé à Blood on the track. Puis, le lendemain, en regardant un film, j'ai entendu un extrait d'"Idiot Wind" ; bien sûr, j'ai écouté l'album dans la foulée.
Quelques jours plus tard, alors que je discutais avec mon amoureux, il m'a dit que le meilleur album qu'il avait jamais entendu, c'était Blonde on blonde. Constat assez peu discutable (Blonde on blonde c'est, ni plus ni moins, un des cinq ou six disques les plus "importants" de tous les temps), qui pourtant m'a fait penser à Blood on the tracks. Je n'ai d'ailleurs pas tardé à le réécouter. Et lorsque je me suis demandée quel serait le prochain disque sur lequel j'écrirai, c'est là que je me suis aperçue qu'en fait, je pensais tout le temps à Blood on the tracks.
Ce n'est pourtant pas forcément l'album de Bob Dylan qui a le plus compté dans ma vie. Quitte à faire hurler un puriste, Street legal (1979), découvert au hasard d'une brocante, m'a ouvert bien plus de portes. J'ai plus souvent écouté Another side of Bob Dylan (1964), et je ne crois pas que Dylan puisse jamais surpasser Time out of mind (mais ce chef-d'œuvre des années 90, aurait-il existé sans tous les autres ?). Non, Blood on the tracks, pour moi, c'est autre chose. Dans mon esprit, s'il surclasse tous les albums de Dylan, c'est parce que c'est peut-être le seul que la fan que je suis parvient à écouer : "hors-contexte". Quelque part, ce que disait Thom à propos de The freewheelin', je pourrais l'appliquer pour ma part à Blood on the tracks : ce disque, chez moi, défie l'entendement, la raison ou la logique. Parce que c'est, bien sûr, le disque des amours déchues, celui (avec Time out of mind, justement) où le chanteur se montre le plus à nu, sans autre défense que ses mots, ses mélodies, et sa voix.
On prend souvent beaucoup de temps pour expliquer que ces dix chansons ont été enregistrées durant cinq sessions différentes, comme si c'était un truc incroyable, comme si c'était cela l'essentiel. Les biographes en passent beaucoup moins à évoquer à quel point chacune est déchirante, à quelle point la moindre note de "Shelter from the storm", ou de "Tangled up in blue", est quasiment arrachée à la douleur. Quand j'écoute "Idiot Wind", j'ai vraiment l'impression que Dylan souffre le martyr, tellement sa voix est écorchée ; cette chanson, avec son refrain dissonant, m'arrache toujours des larmes. Et je ne parle pas de "If you say her, say hello", ma chanson préférée de Dylan (ma chanson préférée, tout court !) : je n'ai jamais rien entendu d'aussi fort.
Et pourtant, et c'est cela qui est très fort, Blood on the tracks n'est pas un disque déprimant. Il n'est pas sombre, comme tant d'albums "de divorce" ; à côté de celui de Neil Young (On the beach), il est même carrément joyeux. Le vent qui y souffle n'a rien d'idiot, c'est un vent d'espérance. Après une rupture, certains s'agenouillent et se fustigent. Bob Dylan, lui, reste digne, malgré la souffrance violente. Quand on sort du disque, on se sent réellement mieux que quand on y est entré. Essayez, pour voir : Blood on the tracks, c'est un étonnant baume pour le cœur...
Voilà quel est "mon Dylan", comme dirait l'autre ! Je persiste à trouver que cela pourrait faire une super "chaîne de blogs"...
(cliquer sur l'image pour écouter un extrait : "If you see her, say hello")
07 juillet 2008
"Valse avec Bachir" - Ari Folman * * * *
"Valse avec Bachir" est un film tellement grandiose (déjà dit ailleurs), qu'il fait peur. Comment pourra-t-on faire, dans les années à venir, une oeuvre plus essentielle, que celle-ci ?
Alliance parfaite du fond et de la forme (déjà dit ailleurs), ce long-métrage se présente comme un docu-fiction-animé, tout cela à la fois, avec en plus un soupçon d'autobiographie... Le tout centré autour d'une des pages les plus sombres de l'histoire contemporaine : la guerre du Liban, le massacre de Sabra et Chatila. Des évènements évoqués dans nombre de "vrais" documentaires (déjà dit ailleurs), qui attendaient depuis longtemps que l'Art (avec grand "A") s'attaque à eux (façon de parler, j'en conviens, maladroite).
Si l'on suppose qu'il s'agit de faits encore trop récents, et surtout trop douloureux, pour être complètement digérés dans une fiction (pas encore dit ! Yes !), difficile de ne pas succomber à la force de "Valse avec Bachir", film visuellement incroyable (déjà dit ailleurs). On peine à croire, quand même, qu'il n'ait pas reçu le moindre prix à Cannes... Ce qui accrédite la thèse selon laquelle le beau Sean n'aurait jamais arrêté de se droguer (déjà dit ailleurs, mais toujours démenti par son agent).
C'est tout ? Oui, ce sera tout pour aujourd'hui : je me contenterai de vous ordonner de filer voir ce film, et pas plus : en effet, à trop attendre pour écrire mon billet, G.T. m'a coupé l'herbe sous le pied, en publiant un article absolument parfait, sur ce film incontournable...
14 mai 2008
"Un homme" - Philip Roth * * * *
Il y a des concerts de louanges qu'il faut savoir relativiser. Dans ces cas, les cinq personnes qui me lisent savent qu'elles peuvent compter sur moi. Mais il y a aussi, plus rarement, des concerts de louanges devant lesquels on doit s'incliner. "Le dernier de livre de Philip Roth est un chef d'œuvre". Si personne n'a dit le contraire depuis sa sortie, c'est tout simplement parce que cela est vrai.
Son histoire est très simple : il s'agit de 154 pages de retour d'un homme âgé, sur lui-même. Le texte est court, d'une simplicité à couper le souffle. Le personnage revoit passer sa vie, une vie presque normale, il n'est qu'un homme - sous entendu : comme les autres. "Un" - article indéfini. Cet antihéros ne sera donc jamais défini, tout le long du roman. Il n'est pas fuyant, il n'est pas transparent, il est juste banal. Sa vie ressemble à bien d'autres vies, pur produit de la classe-moyenne qui a réussi, s'est installé, a construit quelque chose : un univers, confortable, un peu étriqué ; une vie, quoi, qui vaut ce qu'elle vaut, mais à laquelle il est attaché.
Et à présent, la fin se rapproche. Il y pense, comme l'auteur on le devine (Philip Roth est né dans les années 30), il pèse le pour et le contre. On est frappé par sa solitude, tous ces gens autour de lui paraissent en fait lointains, effacés. Comme si plus il se rapprochait de la mort, plus le monde, autour de lui, parlait à voix basse. Au même moment, les voix du passé deviennent tonitruantes. Le personnage manque de devenir moins ordinaire. Une déclinaison de Philip Roth peut-elle, vraiment, être un homme comme les autres ? L'auteur semble dire que "oui". Que tous les hommes sont égaux, face à la mort. La morale de ce livre est une évidence. Il fallait tout le talent de Philip Roth pour la rendre si éclatante, si poignante, si drôle : Philip Roth, même hanté par la mort, n'est pas capable de rester sérieux trop longtemps. Il réussit à parsemer son livre de scènes comiques, légères, comme ces moments de vie qui sur le coup paraissent anodins, et qui deviennent le fondement de la mémoire.
On dit souvent : "ce livre est une belle leçon de vie". Philip Roth, dans "Un homme", donne une belle leçon de mort. Il fallait oser ! Mais comme l'a écrit Thom, dans une très bonne critique de ce livre : "Partir avec un tel roman serait assurément une superbe fin". J'ignore si c'était son idée ; ce qui est certain, c'est qu'après ce livre, Philip Roth pourra, c'est vrai, partir en paix.
Voir aussi, du même auteur :
16 avril 2008
"The Libertines" - The Libertines * * * *
Je me faisais la réflexion l'autre jour : déjà quatre ans que ce disque sortait. Le second album des Libertines...J'ai l'impression que c'était l'an passé. C'est le seul disque, je crois, que j'ai reçu comme un classique, tout de suite. Qu'est-ce que je veux dire ? Je veux dire que pour moi, un disque classique, c'est un disque qu'on a l'impression d'avoir toujours connu le jour de sa sortie, puis qu'on a l'impression de découvrir à chaque fois pour la première fois, durant les années qui suivent.
C'est très bizarre à définir. J'ai, en fait, du mal à me souvenir qu'à une époque, "Can't stand me now" n'avait pas été écrite. Ce que je ressens pour "Bob Dylan's 115th Dream", ou pour "Blackbird" (des Beatles)...A la différence que "Can't stand me now", je l'ai vue sortir, j'ai connu le monde avant elle, j'ai même connu les Libertines, avant elle. C'est très étrange, je vous assure, j'ai peur de très mal l'expliquer.
A 22 ans, moi, je me croyais un peu vieille, pour virer fan. Les Libertines ? Le premier était excellent, mais c'était un peu trop "ado en colère" pour moi. Peter Doherty, nouveau Rimbaud ? On y croit. La poésie rock'n'roll, comme on dit, je n'y ai jamais cru. Dylan est un grand poète. John Lennon est grand auteur de chansons, nous pourrions en discuter, mais pour moi, ça n'a jamais fait un pli.
Quand le second album des Libertines est sorti, il ne portait pas de titre, et il n'en avait pas besoin. C'était ça, les Libertines. La musique était rageuse, mais contrôlée, on sentait un travail, on sentait une fierté à montrer ce travail. Le talent de Doherty et Barat, était désormais arrivé à maturation. La "maturité", voilà un mot qui fait peur aux punks. Johnny Rotten, vieillissant, a changé de nom. Les Ramones, à partir de 1981, ont publié tous les deux ans le même disque (Thom, ne bondis pas, tu sais que c'est vrai) ; ils ont même commencé à recruter des jeunes, dans le groupe, pour oublier qu'ils étaient vieux. Joe Strummer est bien le seul, à ne pas avoir eu peur de vieillir. Cela lui a, d'ailleurs, couté son public. C'est vers cela que vont les Libertines à partir de 2004.
Y-a-t-il encore des hymnes adolescents, sur The Libertines ? Il y a "What became of the likely lads", qui sonne comme un adieu, en dernière plage. "Last post on the bugle", ou "Campain of hate", cela n'envoie plus vraiment la purée. C'est déjà plus subtil que "Time for heroes". "What katie did", c'est planant, c'est du doo-wop, presque. Vous avez déjà vu du doo-wop joué par des adolescents ?
The Libertines a été mon disque du passage à l'âge adulte. En même temps que les Libertines, même si Pete Doherty s'est dépêché, après, de retrouver sa chère adolescence. Il a eu peur, moi aussi, mais un peu moins. J'ai arrêté de l'aimer après, pas que sa musique soit devenue mauvaise (Shotter's Nation restera l'un des très bons disques de 2007), c'est moi qui suis devenue grande. J'ai suivi une route logique. The Libertines, le disque générationnel ? Pour les gens nés à partir de 82 (je suis de la toute fin 81, en fait), qui sont un an trop jeunes pour avoir connu le grunge, c'est une certitude...
(cliquer sur l'image pour écouter un extrait : "What Katie did")
Voir aussi : "Bound together" - Anthony Thornton & Roger Sargent (biographie)
(voir aussi la chronique de Guic' The Old)
28 février 2008
"Hunky Dory" - David Bowie * * * *
Aujourd'hui, c'est musique !
Et la plus belle de toutes les musiques, après celle de Dylan, c'est celle de David Bowie, au moins sur Hunky Dory. Son meilleur album, le plus beau disque "pop" des années 70, plus qu'un chef d'oeuvre, une oeuvre intarissable, incontournable. Et pourtant : ce n'est pas son disque le plus connu. En fait, les disques de David Bowie ne sont pas très connus, je crois bien que beaucoup de gens seraient incapables de citer le titre de celui-ci. Ses chansons ne sont pas forcément connues du grand public, pourtant ce sont les plus belles dans le genre. Si certains disques de Bowie ne sont pas "accessibles", celui-ci a vraiment un potentiel pour plaire absolument à tout le monde, comme les meilleurs morceaux des Beatles. Rien ne peut rebuter : les mélodies sont parfaites, charmantes, douces. La voix est chaleureuse. Ca swing, ce n'est pas violent, c'est très harmonieux. Certains des textes sont superbes, les refrains font de chacun un tube potentiel. Chaque fois que j'entends la grandiose "Changes", ou la très dansante, très sensuelle "Oh ! You pretty thing", je suis vraiment surprise de me dire qu'en fait, à part les vrais amateurs de musique, personne ne les connait. Ca pourrait passer sur RFM, ou sur France Bleu, ou sur Nostalgie, sans dépareiller...Mais ça ne passe pas. Comme si la majesté de ces quelques chansons était bloquée, emmurée par l'aura mystérieuse, sulfureuse, de leur auteur.
Ce côté qui n'est d'ailleurs pas celui que je préfère, chez David Bowie. J'aime les artistes populaires, et les musiques populaires ; même en l'adorant, on doit reconnaitre que dans sa carrière, David Bowie a rarement été cela. Plutôt un esthète, un très grand artiste, pas du tout fait pour le succès de masse (à part dans les années 80...Qui ne sont pas son meilleur, c'est le moins qu'on dira !!). Je peux comprendre qu'il rebute, car il y a dans des disques comme Low, ou Station to Station, ou même dans le plus "accessible" Scary monsters and super creeps, un côté : élitiste s'adressant à des élites. D'ailleurs, cela s'explique peut-être par Hunky Dory, justement, qui est juste son quatrième album. En quatre ans de carrière, David Bowie avait déjà épuisé presque toutes les possibilités de la "musique pop". Puis, avec Ziggy Stardust (l'année suivante), il épuise les possibilités de la "musique rock". Alors, il a publié ensuite des disques de plus en plus complexes, de moins en moins "populaires au sens" : "qui pourraient plaire à tous". Un refus de la démagogie qui l'a sans doute privé du succès qu'il méritait, mais a aussi, évidemment, fait beaucoup pour sa crédibilité.
Mais Hunky Dory, ce n'est vraiment pas cela. Si vous qui me lisez pensez être "grand public", et pas intéressés par l'esthétisme de Bowie, faites-moi confiance : achetez ce disque les yeux fermés. C'est juste une oeuvre belle, simple, forte. Avec "Life on Mars ?", son "Imagine" à lui, mais beaucoup plus fort qu' "Imagine". Avec "Kooks", une chanson joyeuse qui fait pleurer. Ou "Quicksand". Et qui ne compte qu'une seule chanson rock, mais quelle chanson rock : "Queenbitch", une des meilleures qu'on ait faites, dans le genre. Vraiment, suivez mon conseil, vous ne serez pas déçu. C'est à la hauteur des Beatles de Sgt Pepper. Promis !
Voir aussi : "David Bowie" - Jérôme Soligny (biographie)
(cliquez sur l'image, pour écouter un extrait)
12 février 2008
"Le Procès" - Franz Kafka * * * *
Joseph K. , employé dans une banque, fête ce matin ses trente ans. Mais il n'a pas vraiment le temps de savourer cette excellente nouvelle : deux inconnus s'introduisent dans sa chambre pour l'arrêter.
Ainsi commence le calvaire de Joseph K., anti-personnage incontournable dans l'oeuvre d'un autre K - Kafka. Joseph K., qui va passer par tous les états possibles et imaginables dans ce genre de situations ubuesques : il va d'abord croire à une plaisanterie, puis se demander qui lui en veut au point de le faire arrêter; pour finalement constater qu'il ne sait même pas pourquoi on va le juger.
Premier des trois romans de Kafka à avoir été publié, mais dernier à avoir été écrit, "Le Procès" est sans aucun doute le plus achevé des trois. En fait, il n'a pas plus de fin que "Le Chateau", mais sa "non-fin" colle finalement très bien à l'univers absurde développé tout au long du texte.
Comme dans tous les livres (voir tous les textes) de Kafka, on assiste à la destruction d'un personnage. Mais Joseph K. a ceci de différent des autres personnages de l'auteur qu'il est doté d'une réelle personnalité, qu'on voit s'élimer au fur et à mesure du récit. Joseph K. va être broyé par l'appareil judiciaire, mais c'est à mon avis une erreur de résumer le livre à cela : K. est broyé, tout court. Ce n'est pas uniquement la justice, mais toute une société à dominante administrative qui s'acharne sur lui, comme dans un cauchemar où il serait le dernier être à conserver un soupçon d'humanité. C'est une thématique récurrente chez Kafka, cette angoisse de la justice est probablement le reflet d'une de ses propres angoisses. Elle se communique d'ailleurs violemment au lecteur : après tout, nous sommes tous à la merci d'une arrestation arbitraire.
Le problème d'un roman ainsi inachevé, c'est que finalement , on ne sait pas réellement si l'arrestation est totalement arbitraire ou non. Le fait que Joseph K. ne sache pas pourquoi il est arrêté ne signifie pas obligatoirement son innocence. Je me suis toujours étonnée que si peu de gens relèvent cette possibilité comme quoi, peut-être, Joseph K. a t'il réellement des choses à se reprocher. C'est une question intéressante, du point de vue de l'analyse du texte, car ce n'est pas l'aspect arbitraire de la justice qui terrorise le plus dans ce roman. C'est son aspect incompréhensible. Au point que Joseph K. finisse par douter de sa propre innocence !
Pour finir, ce n'est pas un hasard à mon avis si ce roman est le plus connu et le plus populaire de l'auteur :
* D'abord il représente une excellente synthèse de ses travaux : c'est l'histoire d'un personnage banal, pris dans une histoire invraisemblable, et emporté dans une suite d'évènement aussi cruels qu'incontrôlables.
* Ensuite, il est sans doute le plus réaliste de tous, et donc le plus terrifiant : "Le Chateau" et "L'Amérique" présentent le même type d'histoires (le terme "concept" serait plus approprié), mais la part fantastique y est beaucoup plus importante. Dans "Le Procès", en revanche, l'absurdité des situations est plus proche de la réalité. Qui parmi nous n'a jamais été sidéré par la complexité et la folie des administrations ?
De ce point de vue, "Le Procès" est d'autant plus indémodable que depuis sa parution, les société occidentales sont encore plus administratives et complexes, donc encore plus proches de ce que Kafka avait imaginé.
"L'Adieu aux armes" - Ernest Hemingway * * * *
Dans mon souvenir, "L'Adieu aux armes" était un livre de guerre parfois ennuyeux. Or moi, j'ai toujours adoré les livres ayant la guerre pour toile de fond.
A la relecture, j'ai tressailli de bonheur, car j'avais en réalité oublié que "L'Adieu aux armes" était une histoire d'amour, une histoire d'ennui, une histoire d'homme un peu paumé, surtout : notre zéro est en l'occurrence paumé en plein milieu d'une guerre ; il pourrait je crois être paumé n'importe où d'ailleurs. Il était même probablement paumé avant, et je ne doute pas qu'il ait encore été paumé après.
Car bien entendu, "L'Adieu aux armes" fait avant tout écho aux propres préoccupations d'Hemingway : son humanisme, sa vision tragicomique du monde (l'auteur n'est après tout jamais sérieux, et tant mieux : les livres où il se prend au sérieux sont généralement moins intéressants), et ce mélange de réalisme cru et de poésie bizarre. Cette poésie j'appelle ça "la poésie des parkings de supermarchés" : une poésie du banal et du quotidien. Seul Hemingway est capable de rendre poétique un hôpital, une route, un pont...c'est pour ça que je l'aime.
"Effacement" - Percival Everett * * * *
Voici une histoire pas comme les autres, à la fois belle, cruelle, malsaine, politique et intime. Celle de Monk, un écrivain afro-américain méconnu, et las de voir ses livres toujours classés au rayon : africanamerican. Il décide alors d'écrire un pastiche de cette "sous-littérature" qu'on célèbre avec condescendance...et fait ainsi un premier pas vers la starification.
Voilà pour l'histoire. Pour mon avis, il est simple et concis : c'est génial, achetez-le !
Je crois d'ailleurs que seul un pointilleux comme Thom (qui me l'avait cependant recommandé) peut oser dire que ce livre n'est pas un chef d'oeuvre total ! ...
Ce livre ? Ces livres, plutôt ! Car, après tout, "Effacement" c'est deux livres en un seul ! Everett a eu l'idée géniale d'insérer l'intégralité du roman de son narrateur, pile au centre de son roman à lui...cette technique de mise en abime est tout simplement géniale (je me répète...?), pas tellement parce qu'elle est originale (je pense que beaucoup d'écrivains ont déjà dû y songer) mais parce qu'elle est terriblement culottée (je pense qu'à l'inverse très peu d'écrivains auraient eu le courage, ou la folie, de faire un truc comme ça !).
Le roman à l'intérieur du roman n'est pas très long, mais je pense qu' "Effacement" n'aurait pas du tout été le même livre si ce passage n'avait pas été là. C'est bien de montrer la confusion éprouvée par le narrateur avant et après la rédaction du bouquin, c'est mieux de nous livrer le bouquin pour que nous en jugions nous-mêmes. Ainsi, Percival Everett fait du lecteur le complice de la supercherie de son Thelonious Monk, et un témoin privilégié de sa perte de contrôle.
Un véritable coup de génie. Pour un livre qui est, peut-être, le meilleur "roman contemporain" que j'aie jamais lu. Quand j'ai vu ça, je me suis "Non ! il a osé." Puis "C'est génial, il faut l'acheter".
Et sinon, je vous ai dit que j'avais adoré ?
"La Peste" - Albert Camus * * * *
Peut-on encore lire "La Peste" aujourd'hui comme on la lisait il y a cinquante ans ? Je ne pense pas. Le recul permet d'appréhender ce grand classique de la littérature du vingtième siècle de manière totalement différente : il ne s'agit pas seulement de mettre en scène l'endiguement d'une épidémie (ça vous le saviez ), mais la lecture de ce livre en 2006 dépasse également le cadre de l'allégorie de la résistance au nazisme.
Philosophe et historien au moins autant qu'il était grand romancier, Camus opère une étrange mise en abime, en représentation quasi-métaphysique du mal à travers cette peste, qui rôde dans la ville en quarantaine. C'est d'autant plus fascinant qu'il le fait sans le moindre didactisme et avec beaucoup de subtilité. Néanmoins, il y a également une idée de transmissibilité du mal qui peut surprendre, et valut même à Camus une violente attaque de la part de Roland Barthes, qui refusait de cantonner l'oeuvre à la vision du nazisme, et trouvait choquante cette idée que le mal puisse être quelque chose de "contagieux".
On peut difficilement lui donner tort sur ce point : si la peste symbolise le nazisme, faut-il comprendre qu'on peut attraper le nazisme comme on attrape la peste ? Ce n'est sans doute pas l'idée que souhaitait développer Camus, mais la question mérite d'être étudiée.
Au contraire, Camus, en écrivant ce roman, ne perdait pas de vue sa philosophie de l'absurde, mais l'affinait, la remettait totalement en cause : la morale de son livre est qu'en face de l'absurde, tous les points de vue sont équivalents, et que l'absurde n'apporte rien. Et l'absurdité, en l'occurrence, est celle de l'horreur humaine, parfaitement représentée dans la scène de la mort de l'enfant - un passage qui ne figurait pas dans la première version du livre, c'est intéressant de le préciser.
Je crois que l'incohérence de mon propos est finalement parfaitement représentative d'un roman au sens de lecture multiples. Cinquante après sa publication, on n'en a toujours pas fait le tour. Peut-être parce que "le mal", noeud de l'oeuvre, ne disparaîtra jamais, et n'a fait que réaparaître depuis, sous des formes diverses. C'est d'ailleurs ce que laisse entendre la dernière phrase du récit :
"...il savait ce que cette foule en joie ignorait [...] que le bacille de la peste [du mal ?] ne dispairaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le le linge [...] et que, peut-être, le jour viendrait où [...] la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse."
Même avec un demi-siècle d'écart, ce grand final, que je me suis permise d'abréger, n'a pas vieilli.
