18 mai 2008
Carte de visite (1)
Qui dit fin d'année, dit : surcharge de travail temporaire. J'ai songé à mettre ce blog en pause, mais déjà que j'ai peu de lecteurs, si en plus j'hiberne...Autant le saborder !
Aussi, en attendant d'avoir un peu plus de temps, pour rédiger des billets dignes de ce nom, ai-je décidé d'ouvrir une série de "Panthéons personnels", ou de "Cartes de visite", si vous préférez.
Il y en aura trois : une pour la musique (aujourd'hui), puis dans les semaines à venir, une pour la littérature, et une pour le cinéma. Le concept est très banal, il s'agit de donner, le cas échéant, les dix albums qui ont le plus compté dans ma vie (pas forcément ceux que je considère comme les dix meilleurs disques du monde, je le précise, mais ceux que j'ai usés jusqu'à les trouer, pour certains).
Voici donc la carte de visite musicale !! Les images renvoient, comme d'habitude, à des extraits (sauf pour Bowie et les Libertines, puisqu'ils ont leurs propres articles).
David Bowie : Hunky Dory
que j'ai évoqué dans ce billet.
Nick Cave : Henry's Dream
parce que ce fut mon premier disque de Nick Cave, et parce que "Papa won't leave you, Henry".
Deep Purple : Made in Japan
parce que j'ai écouté du hard-rock au moins une fois, dans ma vie. Mais juste ce disque-là, dont j'ai volé (oui !) le vinyle dans un magasin, en 1997.
Bob Dylan : Street legal
parce que je l'ai acheté par hasard, à une époque où je n'avais que deux Dylan, et que j'en suis tombée amoureuse, ce qui ne serait peut-être pas arrivé si j'avais connu Highway 61 à l'époque.
The Kinks : Face to face
parce que c'est un disque tout parfait, un assemblage de chansons "pop", toutes fabuleuses
The Libertines : The Libertines
que j'ai évoqué dans ce billet
Mano Negra : Casa Babylon
parce que c'est le dernier disque d'un groupe que j'ai adoré, et parce que quand je l'ai acheté, j'ai découvert, dépitée, que mon groupe favori d'alors, s'était séparé la semaine juste avant.
The Smiths : Strangeways, here we come
parce que c'est l'album mal aimé des Smiths, alors qu'il est grand
Sweet : Sweet Fanny Adams
parce que mon oncle me l'a offert en me disant : "laisse tomber tes Supergrass, c'est ça, le glam"
Supergrass : Life on other planets
parce que je suis quand même retournée à Supergrass l'année suivante !
14 mai 2008
"Un homme" - Philip Roth * * * *
Il y a des concerts de louanges qu'il faut savoir relativiser. Dans ces cas, les cinq personnes qui me lisent savent qu'elles peuvent compter sur moi. Mais il y a aussi, plus rarement, des concerts de louanges devant lesquels on doit s'incliner. "Le dernier de livre de Philip Roth est un chef d'œuvre". Si personne n'a dit le contraire depuis sa sortie, c'est tout simplement parce que cela est vrai.
Son histoire est très simple : il s'agit de 154 pages de retour d'un homme âgé, sur lui-même. Le texte est court, d'une simplicité à couper le souffle. Le personnage revoit passer sa vie, une vie presque normale, il n'est qu'un homme - sous entendu : comme les autres. "Un" - article indéfini. Cet antihéros ne sera donc jamais défini, tout le long du roman. Il n'est pas fuyant, il n'est pas transparent, il est juste banal. Sa vie ressemble à bien d'autres vies, pur produit de la classe-moyenne qui a réussi, s'est installé, a construit quelque chose : un univers, confortable, un peu étriqué ; une vie, quoi, qui vaut ce qu'elle vaut, mais à laquelle il est attaché.
Et à présent, la fin se rapproche. Il y pense, comme l'auteur on le devine (Philip Roth est né dans les années 30), il pèse le pour et le contre. On est frappé par sa solitude, tous ces gens autour de lui paraissent en fait lointains, effacés. Comme si plus il se rapprochait de la mort, plus le monde, autour de lui, parlait à voix basse. Au même moment, les voix du passé deviennent tonitruantes. Le personnage manque de devenir moins ordinaire. Une déclinaison de Philip Roth peut-elle, vraiment, être un homme comme les autres ? L'auteur semble dire que "oui". Que tous les hommes sont égaux, face à la mort. La morale de ce livre est une évidence. Il fallait tout le talent de Philip Roth pour la rendre si éclatante, si poignante, si drôle : Philip Roth, même hanté par la mort, n'est pas capable de rester sérieux trop longtemps. Il réussit à parsemer son livre de scènes comiques, légères, comme ces moments de vie qui sur le coup paraissent anodins, et qui deviennent le fondement de la mémoire.
On dit souvent : "ce livre est une belle leçon de vie". Philip Roth, dans "Un homme", donne une belle leçon de mort. Il fallait oser ! Mais comme l'a écrit Thom, dans une très bonne critique de ce livre : "Partir avec un tel roman serait assurément une superbe fin". J'ignore si c'était son idée ; ce qui est certain, c'est qu'après ce livre, Philip Roth pourra, c'est vrai, partir en paix.
Voir aussi, du même auteur :
12 mai 2008
"Le Montespan" - Jean Teulé *
Comme tout le monde, il m'est arrivé de dire qu'on ne jugeait pas d'un livre à sa couverture. Et comme tout le monde, il m'est arrivé de me montrer imprécise, sur ce sujet : car la couverture appartient à ce que l'on appelle le "paratexte" ; elle ne fait pas partie du texte, mais elle fait bien partie du livre. Et lorsqu'elle est illustrée, elle dit quelque chose dessus dont j'imagine (peut-être à tort) qu'elle s'étend au-delà de la bête accroche promotionnelle. Or, celle du nouveau Jean Teulé, elle a quelque chose d'inquiétant : cette caricature aux couleurs criardes, montrant un carrosse doté de cornes, est-elle à l'image du roman ? Plutôt, oui.
Vous en avez peut-être entendu parler : "Le Montespan" raconte, tout simplement, la vie du mari de la Montespan, favorite du Roi. Cocu magnifique, à une époque où être cocufié par le Roi est presque un privilège, notre héros, excessif et amoureux (excessivement amoureux...), ne l'entend pas de cette oreille. Et il dresse le projet fou de séduire la Reine, histoire de remettre les pendules à l'heure. Ce point de départ est tellement génial, il flatte tellement l'imagination du lecteur, que j'ai été d'autant plus déçue par son traitement.
Quand avec mes amis les Chats, nous avions interviewé Jean Teulé, celui-ci nous avait confié ne plus vouloir retenter l'expérience des poètes, de crainte que cela ne tourne au procédé. Ce qui est étonnant, c'est qu'il y a différents "procédés", et qu'en fait, dans "Le Montespan", Jean Teulé se contente de décliner la formule autrefois appliquée à "Villon" et "Verlaine". La figure historique n'est plus un poète, mais l'idée est là, et l'univers est très, très proche de celui de "Villon". C'est à dire baroque, déjanté, très BD. Or, ce qui collait à merveille avec le Moyen-Age, époque violente dont on sait en fait peu de choses, est beaucoup moins adapté à celle de Louis XIV. Voir la cour changée en lupanar de luxe est assez perturbant, et le côté caricatural des personnages et des situations est plus agaçant qu'amusant. Jean Teulé aurait-il péché par excès de démesure ? C'est ce que j'ai pensé à la lecture, à moins peut-être qu'il s'agisse d'excès de légèreté. La quantité documentaire, qui conférait leur solidité à "Verlaine" et "Villon", semble ici bien moindre. Pas un seul personnage qui ne manque d'épaisseur, de nuance, et l'auteur se transforme en caricaturiste ordinaire. Le résultat n'est pas un mauvais livre, mais un livre un peu cheap ; l'argument est très intéressant, son traitement un peu trop j'menfoutiste pour me captiver durant plus de trois cent pages.
Voir aussi, du même auteur :
11 mai 2008
"Teeth" - Mitchell Lichtenstein * *
La découverte de la sexualité, c'est toujours quelque chose de traumatisant. Cela l'est encore plus, lorsque vous êtes une adolescente au cœur de l'Amérique puritaine. Cela relève du cauchemar, lorsque vous êtes atteinte de "vagina dentata". De quoi ? De cette étrange malformation affublant votre vagin de...Dents !
C'est ce qui arrive à la jeune Dawn, dont le prénom est déjà une métaphore. Le film en sera-t-il une, aussi ? Bien entendu ! "Teeth" fait penser, inévitablement, aux premiers films de Cronenberg, ces "séries B" horrifiques qui véhiculaient nombre d'interrogations plus métaphysiques. Plus spécialement à : "Rage", qui voyait une adolescente affublée d'un dard très phallique, sous son aisselle. C'est sous cette tutelle que Mitchell Lichtenstein a inscrit son premier film, dans lequel il met en abyme l'éveil au désir et à la sexualité, à la fois avec sensibilité, et avec humour.
Sans complexe, il exploite l'intégralité des images et allégories que lui offre son sujet : le sexe carnivore, l'arme défensive, l'objet de plaisir, la maitrise du désir, puis la maitrise du corps...Tout y passe, et tout passe. Au détriment, c'est vrai, de l'étude de caractères, un peu superficielle par instants (seule Dawn, en fait, est un personnage crédible). C'est un peu toujours l'inconvénient des satires. Cela n'empêche pas celle-ci d'être très réussie ; il ne manque vraiment pas grand chose à "Teeth", pour être un grand film.
09 mai 2008
"Ténèbres, prenez-moi la main" - Dennis Lehane * *
Dans lequel Patrick Kenzie et Angie Genaro enquêtent sur un tueur en série des plus sadiques, passent du rôle de chasseurs à celui de proies, et finissent par laisser parler leurs sentiments réciproques (car quand on manque de mourir à deux, cela rapproche !). Dire que tout cela semble "déjà-vu", ce serait en-dessous de la vérité : "Ténèbres, prenez moi la main" est un roman téléphoné de la première à la dernière page. Chaque rebondissement est prévisible avec un chapitre d'avance, l'intrigue est bien menée, mais elle est dépourvue d'éclat.
Et pourtant ! "Ténèbres, prenez-moi la main" est un excellent livre. Paradoxe ? Pas tellement : comme beaucoup de livres de première main, celui-ci tient sur pieds car il transcende son sujet, et dépasse le cadre de "simple roman sur un serial-killer". D'abord, l'écriture de Dennis Lehane est superbe. Très crue, mais très vivante, imagée, suggestive. Elle crée la tension, parvient à faire trembler comme une feuille, même lorsque l'on arrive à deviner le pourquoi du comment. Ensuite, l'auteur écrit autre chose qu'un polar, en fait : il pose une réflexion sur la part de ténèbres présente en chacun d'entre nous. A travers la descente aux enfers du héros, il sous-entend que la civilisation ne tient qu'à un fil, que l'humanité n'est qu'une notion relative qui doit être soutenue, toujours, par l'éthique, si elle veut résister aux épreuves. Et que, parfois, il est difficile de ne pas glisser de "l'autre côté".
Un constat qui n'est pas nouveau, il est vrai. Mais dans une société sursécuritaire, prônant continuellement le "risque zéro", où l'inconscient collectif cherche à éradiquer la violence, comme s'il s'agissait d'une simple maladie...Ce constat semblera plus dérangeant que jamais.
Voir aussi, du même auteur : "Mystic River"
(voir aussi l'article référence de Gaëlle, ICI ; les avis des Chats de Biblio, LA)
06 mai 2008
"La Théorie des codes" - José Carolos Somoza *
Après trois très bons romans, l'ayant imposé comme le maître du "thriller lettré", José Carlos Somoza se lance à présent dans le "thriller scientifique", et même mathématique. Au vu du succès planétaire de ses précédents ouvrages, la prise de risque est réelle, et mérite d'être reconnue et saluée. Avec son style vif et limpide, Somoza est sans doute l'un des rares auteurs capables de faire se passionner des littéraires pour des théories mathématiques (véridiques, il faut le souligner), et si je dois avouer que de prime abord ce livre m'attirait moins que les autres, je dois aussi reconnaitre que Somoza développe la théorie du titre avec une vraie pédagogie.
Ce qui est un peu paradoxal, c'est qu'en fait, si "La Théorie des cordes" se révèle moins réussi, ce n'est pas du tout parce que l'auteur a changé de genre. C'est parce qu'il commet des maladresses chez lui inhabituelles, maladresses on ne peut plus littéraires - je veux dire. Le début du roman est aussi prenant que déjà-vu : une universitaire perturbée s'aperçoit que d'anciens collègues, qu'elle avait côtoyés au cours d'une mission secrète dix ans plus tôt, sont tous éliminés les uns après les autres. Par qui ? Pourquoi ? En effectuant un retour vers le passé, l'auteur va narrer l'histoire de cette mission scientifique qui va dérailler, poser ses habituels questionnements philosophiques, et faire frémir le lecteur. Rien de nouveau sous le soleil ! Et j'aurais bien du mal à expliquer pourquoi, vraiment, ce qui marchait ailleurs ne fonctionne pas ici.
L'impression est celle d'une mécanique qui tournerait à vide. Tous les romans de Somoza, jusqu'à celui-ci, partaient d'un postulat plus ou moins éculé (ou disons : simpliste), pour aboutir à quelque chose d'inédit. A un renouvellement de thèmes ancestraux. Dans "La Théorie des cordes", le postulat (énième variation sur les voyages dans le temps) n'a rien de nouveau, c'est un fait. Mais surtout, la transcendance n'a jamais lieu, comme si en se lançant dans le SF, Somoza avait perdu une grande partie de son inventivité. Les ficelles sont trop grosses, les personnages trop nombreux et peu crédibles. Il ne reste du Somoza que j'ai aimé ailleurs, que le style (toujours aussi exceptionnel !), et ce sens du rythme, qui lui permet d'écrire des pavés sans jamais être assommant. C'est suffisant pour me distraire ; pas assez pour me passionner.
Voir aussi, du même auteur : "La Dame N°13"
03 mai 2008
"Dig, Lazarus, Dig !!!" - Nick Cave & The Bad Seeds * * *
Depuis que je me promène sur les blogs, j'ai remarqué qu'il n'y avait qu'un seul artiste pour y faire l'unanimité : Nick Cave. On aurait pu s'attendre à trouver plutôt David Bowie, ou Radiohead...Mais ceux-là sont, en fait, plus souvent (et plus durement) critiqués, que l'inaltérable auteur de "The Mercy Seat". Cela me surprendra toujours : dans la vie, je n'ai jamais croisé une aussi énorme concentration de fans de Nick Cave. Je dirais même que, parmi mes amis, peu de gens l'aiment. C'est normal : tous les fans français de Nick Cave, ils se planquent sur le Net. Un nouvel album de Nick Cave, c'est donc obligatoirement un évènement, sur les blogs.
Et pourtant ! Depuis quelques semaines, je lisais des critiques plus dures que d'habitude, à l'égard de Nick et de ses Bad Seeds. Dig, Lazarus, Dig !!! serait un disque fade, désincarné, lisse, sans aspérités (je vous épargne la liste exhaustive). Nick Cave aurait même viré "commercial", selon certains. A lire cela, il y a de quoi s'inquiéter. Mais le plus embêtant c'est que, dans un premier temps, cela se confirme ! Malgré un rythme entêtant, la première chanson (éponyme) s'avoue des plus frustrantes. Quelque chose semble manquer, mais on ne sait pas trop quoi. "Today's Lesson", morceau plutôt entrainant, pose les mêmes questions...Comme s'il y avait de très bonne idées, pas forcément achevées. Et le son est affreusement lisse, vraiment. Coup d'œil aux notes de pochettes : c'est bien Nick Launay aux manettes, comme sur les trois disques précédents (dont The Abattoir Blues, peut-être le meilleur disque "rock" des années 2000). C'est là qu'on se rappelle que Nick Launay, si on lui doit des classiques (Flowers of romance de PIL, If I die...I die, de Virgin Prunes), a aussi produit quelques vraies cochonneries (au nombre desquelles : les trois premiers Silverchair !).
Mais Nick Cave est un malin. Et Dig, Lazarus, Dig !!! : un disque des plus vicieux. Après la perplexité (une écoute), le rejet (deux à trois écoutes), ses chansons ont fait leur petit bout de chemin dans ma caboche, et voilà qu'un matin je me suis surprise à chanter "Albert goes west" en allant travailler. Bizarre ! Je reviens donc, le soir venu, sur cet album...Pour m'apercevoir que j'en connais, déjà, tous les titres par cœur (ou presque). Etonnée, je monte le son. Fort, un peu plus fort...Et je découvre, alors, un album de rock'n'roll comme j'en ai entendu bien peu, ces dernières années.
La principale qualité, ici, c'est le groove. Cela n'étonnera personne, connaissant Nick Cave, dont les albums ont toujours été pourvus de rythmiques assez obsédantes (voir Let love in ou Murder Ballads). A bien les écouter, "Today's Lesson", "Moonland", sont des descendants directs de "Stagger Lee". Une tension étrange, le rythme est plus speed qu'à l'habitude, mais en fait, Nick Cave fait toujours du Nick Cave. La vraie différence, c'est que c'est un album plutôt joyeux (du point de vue des mélodies, car les textes sont toujours aussi morbides). Il est même "accessible" (il faut que je le teste sur mes élèves). Il peut se chantonner sous la douche (les autres aussi...Mais ce n'est quand même pas l'idéal, quand c'est dimanche et qu'il fait beau dehors, je trouve).
Nick Cave dévoile, en fait, une autre facette de son talent, un peu nonchalante sur "More news from nowhere", peut-être un peu facile, ici ou là (cela sera mon unique reproche, mais Nick Cave aussi, a le droit parfois de verser dans la facilité). L'ambiance est souriante, décontractée. Sans jamais être trop légère, ni idiote...Dig, Lazarus, Dig !!!, c'est peut-être cela : ce que la musique pop devrait tout le temps être. Mais n'est pas souvent : chaleureuse, dansante, et, surtout : élégante.
(cliquer sur l'image pour écouter un extrait : "Albert goes west")
(voir aussi les articles de G.T. sur Art-Rock, et de Thom sur Le Golb, qui a aussi écrit une somme sur Nick Cave en général, ici, et là)
(P.S. : elle est assez longue, celle-ci, Gaël ? :)
01 mai 2008
"Passage du gué" - Jean-Philippe Blondel * *
Cette histoire débute à Troyes, en 2006. Elle se poursuit dans cette même ville, en 1985. Comme toute bonne histoire, elle se conclut sur une ouverture vers l'avenir. Elle n'est pas vraiment drôle, n'est pas complètement triste, non plus. Elle ressemble à un peu à la mienne, et à la vôtre, à celle de tout un chacun, que Jean-Philippe Blondel réussit (miracle de la littérature), à dépasser.
"Passage du gué" revisite habilement le thème du triangle amoureux, à la sauce "jeunes gens plus vraiment ados, mais pas encore adultes". L'introduction est bien ficelée, les premières pages drôles, et tendres...Et puis, le livre bascule sans prévenir dans la tragédie (je ne préciserai pas laquelle, ménageons le suspens). A ce moment là, j'ai crains le pire, et le pire c'est la gu...Le pathos ! Amour, amitié, et deuil, font rarement bon ménage en littérature, sinon chez quelques génies. Jean-Philippe Blondel n'est pas un génie, mais il se sort très bien du guêpier, dans lequel il manque de se fourrer : au lieu de partir vers des climats trop sombres, de choisir le mode de l'affliction, il préfère faire avancer ses héros vers une forme de délivrance. Montre comment nous nous construisons tous, avant toute autre chose, sur nos blessures les plus secrètes.
Malgré son sujet plus grave (ou peut-être : à cause lui), "Passage du gué" est un livre moins viscéral que "Juke-box", plus distancié, dans le regard que l'auteur jette sur un thème très similaire : les années formatrices, et le passage à l'âge adulte. Il n'est pas parfait (le final est aussi touchant, qu'un peu mièvre à mon gout), mais il confirme en tout cas que Jean-Philippe Blondel est un auteur avec lequel il faut compter.
Voir aussi, du même auteur : "Juke-box"
(voir aussi les avis de Thom ICI, et des rédacteurs de Biblioblog, LA)
29 avril 2008
"Blonde comme moi" - BB Brunes * *
Vous êtes étonnés que j'écrive un billet sur les BB Brunes ? En fait : moi aussi ! Mais vous savez, je suis une enseignante dans le coup, moi ! Alors j'ai voulu jeter une oreille à la grande passion de mes élèves, ces jeunes BB que je n'aurais surement pas écoutés, sinon. C'est à dire que les autres groupes de la "nouvelle scène", Naast, Plasticines, m'avaient tellement ennuyée...Je n'avais pas très envie de remettre cela.
Pourtant, dans la vie, il ne faut jurer de rien : bien que rapprochés mentalement (et "médiatiquement") des deux autres groupes nommés, les BB Brunes sont d'un niveau très au-dessus, et proposent le premier disque complètement réussi de ce courant. L'album des Naast n'était pas nul, il était inégal, on voyait un potentiel, mais on baillait. Les BB Brunes, pour leur part, viennent de sortir un disque charmant du début à la fin, plein de pèche, de mélodies, et de rythmes sautillants. A la première écoute, on aura tôt fait de penser aux Libertines, mais en fait, c'est plus proche des Dirty Pretty Things (ils décalquent le riff de "You fuckin' love it", ce qui donne "Blonde comme moi"), ou des Hives.
Toutes les chansons ne sont pas parfaites. Mais il y en a plusieurs qui font vraiment mouche : "J'écoute les cramps" (très efficace), "Perdus cette nuit" (très jolie ligne de basse), et "Le gang", sont des chansons de première main, qu'il serait dommage de manquer par snobisme : "ouais, c'est d'la musique d'ados". Peut-être bien, mais le rock en général, c'est de la musique d'ados. Loin d'être les petits branleurs auxquels je m'attendais, les BB Brunes ajoutent à leur pose un côté "nous contre le monde" plutôt convaincant, des textes pas cons...On trouve même un ou deux morceaux urgents, où ils touchent au "truc", par exemple : "Mr Hyde". Dans l'ensemble, Blonde comme moi offre une nervosité assez rare, dans le rock français, un côté Smiths qui n'est pas pour me déplaire.
A découvrir, sans trop se fier au tube "Dis moi", qui est en fait le titre le plus fade d'un disque très sympathique. Cela mérite bien mieux que les moqueries des "vieux rockeurs" : à ne pas confondre avec l'ultra formaté Tokio Hotel. BB Brunes, sont vraiment rock 'n' roll.
(cliquer sur l'image pour écouter un extrait : "Perdus cette nuit")
27 avril 2008
"Mystic River" - Dennis Lehane * * *
Deux billets le même jour...Voilà qui n'est pas dans mes habitudes, mais je profite d'avoir un peu de temps (ce qui devient rare). De plus, je parle cette fois d'un livre particulier, puisqu'il a été lu dans le cadre du Blog des Chats, ce qui impose une minuscule contrainte de temps.
Moi qui n'ai aucune affinité avec le polar, j'avoue que j'ai un peu ronchonné, quand Dennis Lehane a été proclamé ARISTOCHAT. J'ai jeté mon dévolu sur "Mystic River", le premier que j'ai trouvé. J'avais beaucoup aimé le film de Clint Eastwood ; le roman dont il est adapté est tout aussi bon.
L'histoire, si vous ne le savez pas, est celle de trois adolescents réunis autour d'une même tragédie (l'un d'eux a été kidnappé sous les yeux des autres), qui se retrouvent à l'âge adulte, à l'occasion de l'assassinat de la fille d'un d'entre eux. Face aux coups du sort, à la fatalité, les souffrances des uns sont devenues les tabous des autres. Chacun s'apprête alors à jouer le rôle que le destin lui a réservé, dans cette pièce étrange ayant lieu sur les bords de la fameuse "Mystic River" : l'un est victime, l'autre suspect, l'autre enquêteur. Dennis Lehane va jouer avec les apparences, ménager le suspens et, surtout, multiplier les points de vue de manière assez passionnante. Pas de héros, pas de pourris, juste des êtres humains, ravagés par les fantômes du passé.
Je ne pouvais que me laisser séduire, puisque l'écriture est superbe, et surtout, parce que l'intrigue policière est très secondaire. L'intérêt réside plutôt dans une étude des mœurs d'une ville abimée par la misère sociale, dans la chronique de caractères que tout oppose, et qui finissent par communier dans la souffrance. L'histoire est aussi bouleversante que la plume, et lorsqu'on referme le livre, on reste hanté par ses héros longtemps, très longtemps après...
(voir aussi la critique de Thom)









